Comment l’alimentation a modifié le langage

L’évolution de l’alimentation a induit une modification de la denture qui a fait apparaître de nouveaux sons dans le langage, montre une étude. On pensait jusqu’ici que le spectre de l’élocution était stable depuis l’émergence de l’Homo sapiens il y a 300’000 ans.

En raison de la dureté de la nourriture consommée par les premiers humains modernes, ceux-ci avaient les incisives des mâchoires supérieure et inférieure alignées. Les aliments devenant de plus en plus mous, les incisives supérieures se sont décalées vers l’avant, créant de nouvelles capacités de diction, selon cette étude internationale dirigée par l’Université de Zurich qui a été rendue publique jeudi. Elle a été publiée dans la revue « Science ».

Les consonnes labio-dentales, comme elles sont appelées, se prononcent en rapprochant la lèvre inférieure des dents de la mâchoire supérieure. Elles sont désormais présentes dans la moitié des langues du monde. En français, il s’agit du « f » et du « v », mais cela concerne d’autres sons dans d’autres langues, par exemple le « m » de « comfort » (confort) en anglais.

Evolution récente

« Nous avons assisté à une augmentation drastique du nombre de labio-dentales en Europe au cours des deux derniers millénaires, en raison de la propagation croissante d’aliments transformés et moins durs et de l’introduction de techniques de mouture industrielles », explique Steven Moran, l’un des deux auteurs principaux de l’étude. Il ajoute que l’influence des conditions biologiques sur le développement de la diction avait été, jusqu’à présent, sous-estimée.

Cette recherche tire son inspiration des travaux du linguiste américain Charles Hockett. En 1985, il a observé une accumulation de labio-dentales au sein de populations ayant accès à des aliments plus mous. Mais il restait à établir un lien de causalité et à exclure toute corrélation fallacieuse.

Nouvelles méthodes

Pour y parvenir, les scientifiques se sont appuyés sur les connaissances, les données et les méthodes de disciplines comme l’anthropologie biologique, la phonétique et la linguistique historique. Le projet a été rendu possible grâce aux grandes bases de données, aux simulations biomécaniques détaillées et aux méthodes d’analyses computationnelles intensives qui existent aujourd’hui.

Des textes historiques, dans lesquels les grammairiens notaient la prononciation, ont fourni de précieuses informations, souligne le chef de projet Balthasar Bickel, contacté par l’agence Keystone-ATS. A titre d’exemple, il cite des documents vieux de 2500 ans renseignant sur la prononciation du sanscrit.

Pas le seul facteur

La position des dents n’est qu’un des nombreux facteurs qui façonnent la prononciation, relève Balthasar Bickel. Le fait qu’un son soit plus facile à produire ne veut pas nécessairement dire qu’il va être intégré dans une langue. Son adoption peut dépendre du prestige de l’orateur et de son imitation par d’autres personnes, ou encore du degré de conservatisme d’une société.